Conférence MGF

Le 30 janvier dernier, des expert·es venu·es du monde entier ont répondu à notre invitation pour comprendre les enjeux contemporains des mutilations génitales féminines.

Synthèse des enseignements.

Les échanges de la conférence ont permis de dresser un état des lieux approfondi des politiques et pratiques contemporaines de lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF). Si la reconnaissance des MGF comme des violences graves faites aux femmes et aux filles fait aujourd’hui largement consensus, les interventions ont montré que certaines modalités de prévention et de mobilisation pouvaient être contre-productives lorsqu’elles reposent sur des cadres discursifs simplificateurs ou déconnectés des réalités vécues.

Dans son introduction, Sarah O’Neill a posé un cadrage essentiel en rappelant que comprendre les MGF suppose de reconnaître la pluralité des pratiques, de leurs significations sociales et culturelles, ainsi que leurs évolutions contemporaines, notamment à travers des phénomènes comme la médicalisation. Elle a souligné que les MGF recouvrent des pratiques diverses, dont les formes, les justifications et les expériences vécues varient fortement selon les contextes, et que les réduire à une catégorie unique et figée empêche de saisir les réalités sociales et médicales actuelles. Une telle approche homogénéisante conduit à des politiques publiques décalées par rapport au terrain et fragilise l’efficacité des stratégies de prévention. Les échanges ont ainsi mis en évidence qu’une lutte efficace contre les MGF ne peut se construire sans une compréhension fine, contextualisée et non caricaturale des pratiques.

Cette exigence de nuance se retrouve de manière très concrète dans les pratiques médicales et les parcours de soin. Charlemagne Ouédraogo a rappelé que la réparation de l’excision s’inscrit dans un champ bien plus large que la seule chirurgie génitale, avec des objectifs pouvant être fonctionnels, obstétricaux, sexuels ou symboliques. Il a également souligné que le recours à la chirurgie réparatrice correspond, dans de nombreux cas, à une demande formulée directement par les femmes, rendue plus visible grâce à des campagnes d’information, notamment en ligne. Cette expérience de terrain montre que l’accès à une information claire et contextualisée constitue un levier important pour permettre aux femmes d’exprimer leurs attentes et leurs besoins en matière de santé.

Les observations issues des cliniques spécialisées en Europe vont dans le même sens. Comme l’a rappelé la Pre Jasmine Abdulcadir, de nombreuses femmes excisées consultent en Suisse, en Belgique ou en France sans nécessairement recourir à la chirurgie : environ 60 % des patientes ne choisissent pas l’intervention. Ce constat confirme que le cœur de la prise en charge réside dans les consultations, l’écoute, l’information et l’accompagnement psychologique et sexologique, bien plus que dans le geste opératoire. Le Dr Martin Caillet a également souligné que, dans des structures comme le CeMAViE, la prise en charge repose d’abord sur un accompagnement psychologique et sexologique, la consultation chirurgicale n’intervenant que dans un second temps, si nécessaire.

Ces constats ont conduit plusieurs intervenant·es à souligner les limites structurelles du système de santé, notamment le manque de formation des professionnel·les sur les MGF et la persistance de biais culturels et raciaux dans la pratique médicale. Certaines femmes excisées peuvent ainsi traverser plusieurs grossesses et accouchements sans que leur situation ne soit abordée, révélant des formes de stéréotypisation, de désengagement ou de racisme systémique insuffisamment reconnues. Ces lacunes nuisent à la qualité des soins et constituent en elles-mêmes un frein à la prévention.

Dans ce contexte, l’intervention de Birgitta Essén a apporté un éclairage central sur les risques de confusion entre corrélation et causalité dans le champ médical. Elle a montré que de nombreuses complications gynécologiques ou obstétricales sont attribuées mécaniquement à l’excision, sans analyse précise des mécanismes physiopathologiques en jeu. En l’absence d’une telle analyse, des facteurs pourtant déterminants — qualité de la prise en charge, conditions de l’accouchement, position fœtale ou physiologie utérine — sont relégués au second plan. Cette tendance ne relève pas seulement d’erreurs individuelles, mais d’un cadre discursif plus large dans lequel « l’excision explique tout ». Ghada Hatem a rappelé que cette sur-attribution peut également affecter la relation de soin, certaines femmes en venant à interpréter l’ensemble de leurs difficultés médicales à travers le prisme de l’excision alors que d’autres causes, médicalement établies, sont en jeu. Pour Essén, cette absence de rigueur clinique nuit à la qualité des soins, alimente la stigmatisation et fragilise la confiance des patientes, tout en soulignant la nécessité de renforcer la recherche sur les conséquences réelles et différenciées des MGF.

Dans cette même logique de confusion et de simplification abusive, plusieurs intervenantes ont également critiqué l’argument consistant à mettre sur un même plan les mutilations sexuelles féminines pratiquées dans l’enfance et les nymphoplasties sollicitées par de jeunes femmes adultes, dans une opposition artificielle entre « traditions » non occidentales et « modes » occidentales. Une telle comparaison est profondément malhonnête, en ce qu’elle occulte des différences fondamentales liées au consentement, à l’âge, à la nature des gestes médicaux et à leurs conséquences. Les MGF sont réalisées sur des enfants, sans consentement possible, souvent dans des conditions non médicalisées, et impliquent fréquemment des atteintes au clitoris, avec des risques élevés de complications immédiates et à long terme. À l’inverse, les interventions de chirurgie intime esthétique relèvent de parcours médicaux encadrés, sollicités par des personnes majeures capables de consentir, et ne sauraient être analysées sans prendre en compte les cadres cliniques, juridiques et éthiques dans lesquels elles s’inscrivent. Assimiler ces pratiques revient non seulement à invisibiliser la violence spécifique des gestes imposés aux petites filles, mais aussi à entretenir une confusion conceptuelle qui affaiblit la compréhension des enjeux réels de santé, de droits et de protection liés aux mutilations génitales féminines.

Dans une autre sphère que celle médicale Sara Johnsdotter a montré comment les stéréotypes ethniques et religieux structurent en profondeur les pratiques d’enquête et les décisions de justice. Elle a mis en évidence l’existence d’un script dominant dans lequel certaines communautés — en particulier africaines et musulmanes — sont présumées pratiquer les MGF, indépendamment des trajectoires migratoires, des transformations sociales ou des positions individuelles. Ce cadrage conduit à une inversion préoccupante du raisonnement juridique : la suspicion précède l’examen des faits, et l’origine devient un indice en soi. À travers l’analyse de plusieurs affaires, dont l’« affaire Ali » en Suède, Johnsdotter a montré comment ce script peut peser lourdement sur l’évaluation des preuves. Des témoignages incohérents, l’absence de scène de crime ou l’impossibilité de dater les faits peuvent être relégués au second plan lorsque le récit attendu s’impose comme cadre interprétatif. Elle inscrit ces dynamiques dans une réflexion plus large sur l’injustice épistémique, où certains récits sont jugés crédibles a priori tandis que d’autres sont disqualifiés en raison de l’identité de celles et ceux qui les portent. Les conséquences sont lourdes, tant pour les personnes poursuivies que pour la crédibilité des dispositifs de protection.

Ces analyses rejoignent, par un autre angle, les critiques formulées par Agnes Meroka-Mutua à l’égard de la domination d’un récit unique — celui de la victime passive à sauver — qui tend à invisibiliser la pluralité des expériences, des positions et des formes d’agentivité des femmes. Plusieurs intervenantes ont insisté sur le fait que certaines femmes adultes font le choix de subir une MGF pour des raisons qui ne relèvent pas uniquement de la contrainte patriarcale : affirmation d’une identité culturelle forte, solidarité politique dans des contextes décoloniaux, désir d’appartenance communautaire, ou encore positionnement en tant que mères au sein de dynamiques de transmission sociale. Nier cette réalité ne permet pas de penser des politiques efficaces pour lutter contre cette pratique puisqu’elles ne reconnaissent pas les femmes comme des sujets dotés d’agentivité, capables de prendre des décisions concernant leur propre corps et d’exercer une autonomie et une maîtrise sur celui-ci. Il ouvre en outre un espace de débat sur la manière dont le droit pourrait être mobilisé pour limiter les choix que les femmes font à propos de leur corps, et étend ces discussions à d’autres enjeux de santé sexuelle et reproductive au-delà des seules MGF. Il s’agit là d’une porte particulièrement dangereuse à ouvrir, dans la mesure où elle peut conduire à légitimer des restrictions plus larges de l’autonomie corporelle des femmes.

Agnes Meroka-Mutua a également insisté sur les effets délétères de la criminalisation sur l’accès aux soins et à la justice. La peur des poursuites dissuade certaines femmes de se rendre dans les structures de santé en cas de complications, ou de solliciter une aide juridique lorsqu’elles sont poursuivies, car elles sont perçues avant tout comme des « auteures » et non comme des personnes en situation de vulnérabilité. La loi, censée protéger, peut ainsi renforcer l’isolement, la clandestinité et le recours à des pratiques non médicalisées, tout en contribuant au déplacement des pratiques vers des formes plus difficiles à détecter, notamment sur des filles de plus en plus jeunes.

Pris ensemble, ces apports montrent que les difficultés actuelles de prévention des MGF ne tiennent pas seulement à un manque de volonté politique, mais à des cadres d’analyse insuffisamment interrogés, tant sur le plan médical que judiciaire et juridique. Lorsque les réponses reposent sur des raccourcis explicatifs, des stéréotypes ou des dispositifs indifférenciés, le risque est de produire des effets contraires aux objectifs affichés : perte de confiance, stigmatisation accrue et affaiblissement des stratégies de protection réellement efficaces.

Les discussions ont également mis en lumière les impasses des récits dominants sur les MGF.. Marianne Nguena Kana a insisté sur la nécessité de remettre les femmes concernées au centre des stratégies de lutte, non comme de simples récits émotionnels mobilisés pour susciter l’adhésion, mais comme des actrices à part entière du changement. Elle a alerté sur les effets délétères d’une homogénéisation des récits, souvent misérabilistes, qui peut renforcer des représentations racialisées et s’avérer contre-productive.

Plusieurs intervenant·es ont enfin mis en garde contre la récupération politique des MGF, notamment par des discours d’extrême droite qui instrumentalisent ces pratiques pour stigmatiser des populations et des sociétés présentées comme intrinsèquement « barbares ». Marci Bowers a également alerté sur les usages transphobes de ces discours, qui opposent artificiellement la lutte contre les MGF aux soins d’affirmation de genre pour les personnes trans, alors qu’il s’agit de pratiques médicales distinctes, sans lien clinique, et relevant de logiques idéologiques étrangères aux réalités du soin.

Enfin, la conférence a mis en lumière la diversité des stratégies de lutte contre les MGF, au-delà des cadres institutionnels. Les interventions de Naky Sy Savané et de Tabara Touré ont montré l’importance d’actions menées à la fois sur le terrain et dans l’espace numérique. Le travail communautaire de proximité, fondé sur la confiance et le dialogue, ainsi que l’utilisation des réseaux sociaux pour diffuser de l’information et ouvrir des espaces de parole, constituent des leviers complémentaires essentiels pour prévenir les MGF sans stigmatiser.

En définitive, les échanges ont souligné que renforcer la prévention des mutilations génitales féminines implique de dépasser les approches linéaires et les récits simplificateurs, tout en maintenant une condamnation claire et ferme de la pratique. L’enjeu est de construire des réponses rigoureuses, attentives aux contextes, respectueuses des personnes concernées et capables d’éviter les dynamiques de stigmatisation et de récupération politique qui affaiblissent aujourd’hui certaines stratégies de lutte.